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LE SAIGNEUR DES ANNEAUX : LE RETOUR DU SUD

PRIX INTERNATIONAL DE LA SOLIDARITE AVEC LES REFUGIES – UCIP 2007 SHERBROOKE

Des anneaux barbelés pour cet homme du Sud à l’assaut de la forteresse Europe au Nord. Il veut le ‘’Précieux’’… parchemin. Des papiers pour enfin prendre ce que son pays exsangue ne lui offre plus, à savoir l’ascenseur social, voire national (changement de nationalité), international (réfugié, asile). On aura beau lui expliquer que ce papier est une denrée rare, un parchemin au sceau recherché, rien à faire. Il veut aussi tenter sa chance. Il ferait forcément mieux que les autres. Et de toutes les façons, tant qu’à souffrir, autant souffrir autrement. Comparée à celle qu’il connaît déjà, ce sera une douce souffrance : une souffrance exotique. Ce qui l’attend, se dit-il alors, est nettement préférable au servage qui ne dit pas son nom en certaines contrées d’Afrique.

Quand il a des frontières avec l’Amérique du Nord, il y va. L’herbe est plus verte chez le voisin. Mais en général, le Nord lui rétorque que c’est occupé, qu’il n’y a pas sa place, sauf à aller servir de chair à canon sur quelques fronts perdus aux confins du monde ; loin du sol où il espérait couler des jours meilleurs. Bref, un peu partout, il faut montrer patte blanche, et on lui oppose une fin de non recevoir. Pourtant, ce n’est pas lui qui a commencé.

Un jour il y a bien longtemps, mais pas si longtemps que ça finalement, le Nord est venu le voir en disant qu’il lui apportait la « civilisation ». Celui qui n’avait rien demandé a répondu, bon gré mal gré, qu’il s’accommoderait bien de cette « civilisation » au point de vouloir la vivre à la source, en son cœur, pour ne pas dire dans sa Mecque. Au début, le Nord n’y voyait pas d’inconvénient ; ce n’était que la rançon de sa gloire ! Mais, récemment, à la grande surprise du Sud, ce Nord triomphant dit qu’il préfère le voir rester chez lui. Quoi ! Monsieur Nord entre en complicité avec des « élites » locales pour s’enrichir sur le dos du Sud, le rendre corvéable à merci ; envahit le ciel avec des satellites pour le bombarder d’images vantant sa « civilisation » ; et quand l’éternel spectateur qu’il est, dit qu’il veut célébrer toute cette lobotomisation par un pèlerinage digne de ce nom, devenir enfin, un tant soit peu, acteur, on lui dit non ? Une assignation à résidence qu’il vit comme une injustice et contre laquelle il entreprend naturellement de se rebeller.

Ce « restez chez vous ! » conduit à des images dignes de la trilogie hollywoodienne « Le Seigneur des Anneaux ». Chassez le naturel, la liberté, et en l’occurrence celle de circuler, il revient au galop. Avec des images d’assauts des remparts fortifiés de la forteresse Nord – Mordor, où la réalité dépasse la fiction. Il faut le voir s’agripper aux anneaux barbelés, sauter dans l’inconnu : chacun pour soi, Dieu pour tous. On se reverra peut-être de l’autre côté en entier, ou alors avec quelques pertes, sinon tout.

L’Europe feint de ne pas reconnaître que c’est elle-même qui, il y a quelques siècles seulement, retraçait la voie de ce mouvement naturel de l’homme. Car, bien longtemps avant Christophe Colomb et tous les navigateurs de la découverte du monde, les enfants de Lucy quittaient l’Afrique pour peupler la planète Terre. C’est très humain tout ça ! De la recherche de la survie à celle du bonheur. Ou peut-être ne faut-il qu’en parler au passé. Quand ils souffraient de contraintes religieuses pour certains, et pour d’autres de la rage, de la peste, du choléra, bref de la misère, certains Européens « civilisés » virent qu’il était bon de partir envahir les grasses terres américaines ; en décimant au passage les autochtones indiens, qui ne jouissaient pas assez bien de leur Eldorado. Ils ne doivent donc pas être amnésiques : c’est l’éternel retour de notre finitude humaine qui tourne.

Un univers aseptisé source de discriminations

Pierre Rahbi, agro – écologiste, écrit dans l’Express (1) : « On vit dans l’idéologie de la croissance indéfinie pour tous, alors que le monde même est fini, limité. L’économie, cette belle discipline de régulation des biens et des ressources au service du plus grand nombre, est aujourd’hui confisquée par un système qui repose sur l’avidité de quelques-uns. Nous ne subvenons pas aux besoins de base de l’humanité, mais nous croulons sous le superflu. ». Pour les ramener à de meilleurs sentiments après les affres de la 1ère guerre mondiale, Paul Valéry ne dira – t’il pas en 1919, cette phrase empreinte de sagesse et très célèbre depuis : «  Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. ». Mais il faut dire que c’est la célébrité de la Star Ac’ qui tient le haut du pavé aujourd’hui. L’univers aseptisé qu’a entraîné le modernisme est une source de discriminations. En d’autres termes : cachez ces taudis, bidonvilles et pauvres miséreux que nous ne saurions voir ; pour paraphraser Molière. Sur son blog (2), Jacques Attali écrit justement : « Tout ce qui pourra rendre plus visible, plus gênante, plus contagieux, plus dangereux même, le malheur des autres aidera à faire prendre conscience de ce qui doit changer. Vite. »

Il ne saurait être question d’encourager ce jusqu’auboutisme forcené ; mais comme il est compréhensible. Le pauvre revendique son droit à toucher la neige. Pour lui, ce sera peut-être plus cool, moins implacable que sa morne vie locale sans eau potable, sans une alimentation équilibrée… Au moment où certains ingurgitent des « Oméga 9 », comme autant d’élixirs de jouvence éternelle, son espérance de vie laisse à désirer. Il pourrait mourir sous cette neige, mais c’est tellement plus exaltant de partir à la conquête du village planétaire. Il doit rester digne sur ce chemin de non retour. Rentrer bredouille parmi les siens lui est interdit, à l’image de l’enfant prodigue qui a récolté tous les fonds de la famille, emportant dans son périple, les espoirs ou les chimères de cette dernière. Il est prêt à se fracasser ou à se noyer aux portes du Nord.

Quelle réponse donner à ces drames humains ? Seule l’Histoire recèle les lignes du dénouement de cette affaire. En réalité, la question est posée à tous ceux qui ont une once de responsabilité dans cet univers, que ce soit au Nord ou au Sud. Les petits arrangements entre amis explosent tôt ou tard à la face… du monde.

Serges Antoine Dongmo Mezatio

L’Express N°2830 du 29/9/2005, rubrique « Débats »
https://blogs.lexpress.fr/attali/ – 10 janvier 2007 – Compassion? Allons donc!
 

 

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